Pourquoi la communauté est la grande technologie oubliée de la transition
Nouvelle série : coopération, abondance et ce qui relie vraiment les deux
En 2010, un virus a effacé tous mes sites web en une seule nuit. Pas de sauvegarde suffisante. Des années de travail disparues.
J'étais déjà jardinier, passionné de nature et de vie bio, et j'avais découvert la permaculture un an plus tôt, en 2009. Ce qui a changé ma vie n'est pourtant pas cette passion, mais mon corps, qui a fini par décider à ma place : la reconstruction après le virus a été si dure qu'elle m'a mené droit à un burn-out, puis à une maladie de Menière. Trop de travail, trop d'écran, plus moyen de continuer.
Le corps qui craque avant que l'esprit ne comprenne
Cette crise m'a forcé à réfléchir à une autre façon de vivre, en harmonie avec la nature, une chose essentielle pour mon équilibre. J'ai tout arrêté. Revendu ma maison. Investi ce qu'il me restait dans un terrain et une maison familiale pour expérimenter les principes de la permaculture, parce que c'est comme ça que j'apprends le mieux. Nous y avons emménagé en juillet 2012.
Une nécessité physique, traduite en projet de vie : ce n'était pas une reconversion facile.
Le même mur, revu quatorze fois, sous des formes différentes
Entre 2010 et 2020, j'ai lancé quatorze projets en ligne. Je les ai comptés, littéralement. Chacun portait une vraie idée et une vraie motivation. Chacun s'est arrêté au même endroit : un domaine mal configuré, un plugin qui plante, une intégration qui ne fonctionne pas.
La permaculture n'a pas fait exception. En 2013, après avoir aménagé le terrain, j'ai monté un système d'aquaponie, puis une association, Perma Locale ASBL, pour partager ces idées. Sites web, formation en ligne : tout ça avec un budget quasi nul, puisque tout était passé dans la maison et le terrain. De 2015 à 2016, environ une vente par jour. Ça tenait, à peine.
Puis un associé qui se disait fan de mon travail a lancé sa propre boutique de matériel aquaponie. Nous avons démarré ensemble un réseau social pour permaculteurs. Après un différend, il a pompé l'intégralité du contenu de ma formation dans un ebook gratuit, pour remplir sa propre liste de prospects. La niche était petite : mes ventes sont passées de 20-30 par mois à une ou deux. Tout s'est écroulé d'un coup.
J'ai encore essayé. Vendre poissons et légumes ensemble : impossible, la réglementation sanitaire belge impose des locaux de nettoyage séparés. Vendre seulement des légumes dans mon climat : pas rentable. Les champignons : hors de portée, faute de pouvoir investir dans les machines et le bois nécessaires. Organiser des stages : même blocage financier, plus un syndrome de l'imposteur qui m'empêchait de transmettre alors que j'en étais capable.
Je suis allé travailler en pépinière de sapins de Noël. Travail dur, patrons peu respectueux. Puis une autre pépinière.
Stoumont, 2020 : quand vouloir coopérer ne suffit pas
Au moment du Covid, j'ai monté un groupe local à Stoumont pour fédérer les habitants autour de projets coopératifs. Beaucoup de monde a trouvé ça chouette.
Puis il a fallu passer au concret. Nous n'étions plus que deux pour porter les responsabilités. Le projet est mort avant même de naître.
C'est une chose que je préfère dire clairement plutôt que de la maquiller : l'envie de coopérer, même partagée par beaucoup, ne suffit pas. Il manque presque toujours une structure, des rôles clairs, et quelques personnes prêtes à rester quand l'enthousiasme du début retombe.
Ce qu'une ferme au Laos m'a appris, sans que je le cherche
En 2024, après sept ans à hésiter entre partir et rester dans un couple qui n'avançait plus, je suis parti en vacances en Thaïlande. Trois jours plus tard, j'ai décidé de ne pas rentrer. J'ai tout perdu, la maison étant au nom de ma compagne pour protéger la famille, quoi qu'il arrive. Aucune reconnaissance n'est venue en retour. Sans amour, sans coopération, sans esprit d'équipe, rester m'aurait achevé.
Je vis aujourd'hui à Muang Ngoy, un village du nord du Laos, sur la ferme organique de Khamdy et sa famille. Je n'ai aucun statut juridique sur ce terrain et je n'en cherche pas. J'y passe quinze à vingt heures par semaine à partager ce que je sais faire, le compost, les thés de compost aérés, l'aquaponie, en échange d'un apprentissage que je n'aurais nulle part ailleurs.
Personne n'a signé de contrat. Personne n'a calculé qui donne le plus. Et pourtant, ça fonctionne, mieux que dans mon ancienne commune, mieux que la plupart des accords que j'ai vus ailleurs, formalisés à grand renfort de clauses.
Je n'ai pas construit ça exprès. J'ai simplement fini par retrouver, sans le vouloir, ce qui avait échoué à Stoumont : une petite communauté qui mutualise ses talents plutôt que de les vendre chacun séparément de son côté.
La rareté est souvent organisée, pas naturelle
Je ne dis pas que l'argent est le problème, ni qu'il faudrait s'en passer, une idée séduisante et fausse dont je me méfie autant que du reste.
Ce que ma propre trajectoire m'a montré, c'est autre chose. Une réglementation pensée pour l'industrie peut interdire à un particulier de vendre ses propres légumes et poissons. Un associé peut détruire une niche entière par vengeance plutôt que par nécessité. Le système laisse une bonne partie des talents inutilisés, faute d'endroit où ils pourraient se rencontrer et se faire confiance.
C'est vrai pour la technique, je l'ai vécu pendant quinze ans. C'est vrai pour la coopération, je l'ai vécu à Stoumont, et je commence à soupçonner que ça l'est aussi à une bien plus grande échelle.
Le début d'une série, pas une conclusion
Je n'ai pas de certitude définitive sur tout ça, seulement une trajectoire cohérente sur quinze ans que je choisis enfin de regarder en face, échecs compris. Les prochains articles vont creuser des morceaux précis de cette réflexion : ce qui a manqué à Stoumont pour tenir, comment repérer les talents dormants d'un territoire, et pourquoi certaines communautés survivent quand d'autres s'effondrent en quelques mois.
Et vous, qu'est-ce qui, dans votre vie, ressemble à une rareté organisée plutôt qu'à un vrai manque ?
Je serais sincèrement curieux de le lire en commentaire. Ce n'est pas une question rhétorique, je n'ai pas la réponse à votre place.
