L'économie contributive peut-elle remplacer la compétition ?

Suite de la série : ce qui relie coopération et abondance

L'article précédent se terminait sur une question. J'y réponds tout de suite, sans vous faire lire mille mots pour l'obtenir. La réponse : pas totalement. Mais plus qu'on ne le pense, et déjà assez pour changer beaucoup de choses.

Ce que quatorze projets ratés m'apprennent sur le système, pas sur moi

Entre 2010 et 2020, j'ai lancé quatorze projets en ligne, puis un cinquième dans la permaculture et l'aquaponie. J'ai longtemps cru que le dénominateur commun, c'était moi : pas assez doué, pas assez tenace, pas au bon endroit au bon moment.

Avec du recul, le dénominateur commun est ailleurs. Une réglementation sanitaire belge qui interdit à un particulier de construire une maison en terre-paille peu coûteuse, mais aussi de vendre ensemble ses propres poissons et légumes, pour commencer.

Puis un associé qui, en 2016, après un différend, pompe l'intégralité du contenu de ma formation en aquaponie pour remplir sa propre liste de prospects, sur une niche déjà minuscule... Et un marché du champignon fermé à qui n'a pas les moyens d'investir dans les machines pour produire de la quantité.

Une manière de distribuer les ressources, les droits et l'accès produit ce genre de blocages, systématiquement, chez des gens différents, dans des secteurs différents, bien plus qu'une simple somme de malchances individuelles.

Le diagnostic derrière l'économie contributive, en une phrase

Le monde dans lequel j'ai lancé ces quatorze projets s'organise autour de quelques réflexes : la compétition par défaut, la propriété exclusive, la dépendance à l'argent pour accéder au strict nécessaire. Ces réflexes produisent des effets prévisibles. Vendre son temps pour survivre. Dépendre de chaînes d'approvisionnement lointaines pour se nourrir, se loger, se soigner, pendant que ces savoir-faire pratiques disparaissent, faute de temps pour les transmettre.

Le plus frappant, dans mon propre parcours, c'est que le manque de ressources n'était presque jamais le vrai obstacle. J'avais les compétences, la motivation, souvent même la demande. Ce qui bloquait, c'était l'organisation autour : une règle, un marché trop étroit, un accès fermé.

Ce que la compétition organise bien, et ce qu'elle organise mal

Je ne suis pas en train d'écrire que la compétition n'a aucune vertu. Elle pousse à innover, elle récompense l'initiative, elle a permis à des millions de gens de sortir de la misère en un siècle. Je m'en méfierais si quelqu'un me disait le contraire.

Ce que j'ai vécu, c'est autre chose : la compétition fonctionne bien pour des biens qu'on peut produire en quantité croissante, un logiciel, un livre, une formation en ligne. Elle fonctionne beaucoup moins bien pour des besoins limités et vitaux : la nourriture d'un territoire, l'accès à un soin, un logement dans une zone où il n'y en a pas assez.

Sur ma propre niche aquaponie, un marché de quelques centaines de clients potentiels en francophonie, la concurrence n'a rien produit de bon. Elle a détruit l'activité de tout le monde, moi le premier, sans faire grandir le gâteau d'un centimètre.

L'économie contributive, remplacer ou pas ?

Le contributionnisme, l'idée que chacun contribue selon ses talents pour produire une abondance locale, propose quelque chose de plus modeste qu'un basculement immédiat, et à mon avis plus solide : construire une base locale assez robuste pour qu'une part croissante du quotidien, la nourriture, l'entraide, l'apprentissage, échappe à la dépendance totale et à la pénurie organisée. Je me méfierais moi-même de quiconque promettrait de remplacer l'économie classique du jour au lendemain.

Une construction progressive à côté du reste, qui grandit à son rythme, pas un basculement.

C'est exactement ce que j'observe à Muang Ngoy, à toute petite échelle. Personne n'a remplacé l'économie laotienne. Une famille a simplement réduit sa dépendance à certains achats, en produisant elle-même une partie de ce dont elle a besoin.

Ce qu'il reste à creuser

Reste une question pratique que je n'ai pas encore abordée dans cette série : comment repérer, dans un territoire donné, les talents et les ressources qui dorment déjà, avant même de parler d'argent ou de structure. C'est le sujet du prochain article.

Et vous, dans votre entourage proche, quelle compétence utile reste aujourd'hui sans usage, faute d'avoir été demandée ?

Je serais curieux de le lire en commentaire.