Ubuntu : je suis parce que nous sommes

Suite de la série : ce qui relie coopération et abondance

Dans mon article précédent, j'ai raconté deux échecs. Le premier terrain, dans les Ardennes, où j'ai voulu vivre seul de mes récoltes en 2010. Stoumont, en 2020, où j'ai voulu fédérer un village entier autour de projets coopératifs. Les deux se sont effondrés, pour des raisons différentes.

Ce que je n'avais pas encore, à l'époque, c'est un mot pour nommer ce que je cherchais derrière ces deux tentatives. Je l'ai trouvé plus tard, sur la ferme au Laos, en lisant sur une philosophie originaire d'Afrique australe : Ubuntu.

Une phrase, et tout un système de pensée derrière

Ubuntu se résume souvent à une seule formule : je suis parce que nous sommes. Une idée précise, presque banale une fois énoncée : personne ne devient qui il est tout seul.

Vous ne parlez pas une langue que vous avez inventée. Vous ne mangez pas une nourriture que vous avez fait pousser seul, sur une terre que vous avez façonnée seul. Vous marchez sur des routes construites par d'autres, vous êtes soigné avec des connaissances accumulées sur des générations. L'individu isolé, autosuffisant depuis zéro, n'existe nulle part. Une fiction pratique, utile pour compter des parts de marché, pas pour décrire une vie humaine réelle.

Je ne suis pas allé chercher cette philosophie par curiosité intellectuelle. Je l'ai reconnue, en la lisant, parce qu'elle décrivait déjà ce que ma trajectoire m'avait appris à la dure : sur mon terrain d'Ardennes, seul, je butais sur des murs que dix fois plus de motivation n'aurait pas suffi à déplacer.

Les six principes d'Ubuntu, pas une utopie

Ubuntu se décline en principes concrets, et c'est là qu'il devient utile plutôt qu'inspirant.

L'interdépendance. Personne ne se construit seul. Une chaîne immense de contributions vous porte déjà : l'agriculture, la langue que vous parlez, les routes, les soins, l'éducation. Le reconnaître est un simple constat.

La contribution. Apporter une compétence, transmettre un savoir, produire quelque chose d'essentiel, prendre soin du vivant autour de soi. L'inverse du salariat subi, où vous vendez votre temps sans jamais voir ce qu'il devient une fois vendu.

L'abondance locale. La disponibilité suffisante et fiable de ce qui compte : nourriture, eau, habitat, énergie, soins, apprentissage, liens humains. Rien à voir avec le luxe illimité.

La coopération. Plus efficace que la compétition dès qu'il s'agit de besoins fondamentaux. Je l'ai vécu à l'envers : la concurrence entre permaculteurs sur un marché déjà minuscule a fini par détruire ma propre activité, pas par la faire grandir.

L'autonomie. La capacité de négocier avec le monde depuis une position solide, précisément parce que l'essentiel ne dépend pas d'une chaîne lointaine qu'on ne contrôle pas. Rien à voir avec se couper des autres.

La transmission. Agriculture, cuisine, construction, réparation, santé préventive, organisation collective : des savoirs qui se perdent dès qu'une génération arrête de les montrer à la suivante.

Ubuntu, ce n'est pas un discours anti-argent

Je veux être précis ici, parce que c'est le point où la plupart des discours de ce genre dérapent. Ubuntu ne prétend pas que l'argent est le problème, ni qu'il faudrait vivre sans lui, une idée séduisante et fausse dont je me méfie autant que du reste.

Ce que la philosophie critique, c'est autre chose : la dépendance totale à l'argent comme unique condition d'accès à la vie. Une maison qui reste vide pendant qu'une famille dort dehors. Un terrain fertile qui reste en friche pendant qu'un village a faim de projets. Des talents qui dorment, faute d'endroit où ils pourraient se rencontrer et se faire confiance sans qu'un contrat commercial vienne d'abord tout formaliser.

L'organisation sociale, bien plus que le manque réel de ressources, empêche les ressources, les talents et les connaissances de circuler.

Pourquoi Stoumont n'invalide rien de tout ça

Je pourrais vous vendre Ubuntu comme une solution magique. Ce serait malhonnête, et ça ne correspondrait pas à ce que j'ai vécu.

Stoumont avait l'enthousiasme collectif. Les gens trouvaient l'idée belle. Et pourtant, au moment de passer au concret, nous n'étions plus que deux. Vouloir coopérer ne suffit pas. Il manque presque toujours une structure, des rôles clairs, et quelques personnes prêtes à rester quand l'élan du début retombe.

Ubuntu donne un cadre de pensée. Il ne remplace pas le travail concret de bâtir une gouvernance, de répartir des rôles, de gérer les conflits qui arrivent forcément quand plusieurs personnes partagent un projet. Une communauté sans cadre reste un groupe de gens qui espèrent que ça va bien se passer, pas une communauté Ubuntu.

Ce que Muang Ngoy m'a montré, sans que je cherche à prouver quoi que ce soit

Sur la ferme de Khamdy, au Laos, je vis une version modeste de tout ça. Rien de spectaculaire. Des fruitiers, un potager, du compost, de l'aquaponie, des mouches soldats noires, quinze à vingt heures par semaine de travail partagé avec une famille locale.

Ici, personne ne tient de comptes : ni des heures données, ni de qui a rendu service à qui la semaine dernière. Et pourtant, ça tient, mieux que Stoumont. Je n'ai pas construit ça en appliquant une théorie. J'ai reconnu, après coup, que ce que je vivais avait déjà un nom.

Ça ne prouve rien à grande échelle. Une ferme, une famille, un village. Mais c'est exactement le point du prochain article : pourquoi commencer petit, à l'échelle d'un seul lieu, vaut peut-être plus qu'un grand discours.

Et vous, quelle compétence ou quel savoir-faire laissez-vous aujourd'hui de côté, faute d'un endroit où il aurait de la valeur pour quelqu'un d'autre que vous ?

Je n'ai pas la réponse à votre place. Mais je serais sincèrement curieux de la lire en commentaire.