changer un monde en commençant par un village
Suite de la série : ce qui relie coopération et abondance
Dans l'article précédent, j'ai expliqué Ubuntu et ses six principes. Une philosophie cohérente sur le papier, mais un discours seul ne convainc jamais grand monde. J'ai fini sur une phrase que je veux reprendre ici : commencer petit, à l'échelle d'un seul lieu, vaut peut-être plus qu'un grand discours.
Cette idée a un nom précis : “un seul petit village peut faire la différence”.
Ne pas attendre que tout le monde change en même temps
L'idée tient en une phrase : au lieu d'essayer de convaincre sept milliards de personnes en même temps, prouver qu'une seule communauté, à taille humaine, peut fonctionner autrement. Un village, une ferme, un groupe de familles.
La méthode se décompose en quelques étapes concrètes. Choisir une communauté à taille humaine. Identifier ses besoins essentiels : nourriture, énergie, soins, apprentissage. Cartographier ce qui existe déjà, les terres, les outils, les compétences dormantes. Créer des projets locaux productifs à partir de ce qui est disponible. Impliquer progressivement les habitants, sans forcer personne. Documenter ce qui fonctionne, et le rendre visible.
La dernière étape est la plus souvent oubliée : rendre le modèle duplicable ailleurs, pas seulement viable sur un seul lieu.
Un discours abstrait convainc peu. Un prototype vivant, davantage
Je pourrais écrire des pages sur les vertus théoriques de la coopération. Ça ne convaincrait personne de bonne foi, moi le premier. Ce qui a changé quelque chose dans ma tête tient en un lieu précis : une ferme au bord d'un fleuve, au Laos.
Muang Ngoy : un prototype que je n'ai pas construit exprès
Sur la ferme de Khamdy, la communauté existe déjà, à l'échelle d'une famille et d'un village. Les projets productifs sont en train de démarrer : aquaponie, compost, thés de compost aérés, mouches soldats noires. L'implication progressive aussi : je travaille avec Khamdy, sa femme Len, et leurs deux enfants, Naiwin (8 ans) et Prailin (5 ans), quinze à vingt heures par semaine, sans statut juridique sur le terrain et sans en chercher un.
Deux étapes de la méthode restent inachevées, et je préfère le dire plutôt que de présenter un tableau plus flatteur qu'il ne l'est. Rendre le modèle visible et documenté : à peine commencé, quelques photos, pas encore de série organisée. Le rendre duplicable ailleurs : c'est une intention, pas encore un plan.
Ce que je ne peux pas encore prouver
Il y a une objection que je m'adresse à moi-même avant que quelqu'un d'autre ne le fasse : Muang Ngoy tient peut-être parce que c'est une famille, pas une structure. Personne n'a rédigé de charte, personne n'a formalisé de gouvernance.
Sur mon ancienne commune en Belgique, l'absence de structure a tout fait échouer. Ici, elle n'a pas encore posé de problème, mais la différence tient peut-être simplement au fait que je travaille avec trois personnes de confiance, pas quinze voisins aux attentes différentes.
Je ne sais pas encore si ce que je vis à Muang Ngoy résiste à l'échelle. C'est honnêtement la question que je me pose le plus souvent en ce moment. Et c'est ce que je désire expérimenter à nouveau.
La preuve avant le discours
Un prototype visible reste plus convaincant qu'un manifeste, même imparfait, même à l'échelle d'une seule ferme, avec deux étapes sur six pas encore commencées.
La suite logique, c'est l'argent : est-ce qu'une économie fondée sur la contribution peut vraiment remplacer une économie fondée sur la compétition ? C'est le sujet du prochain article, et je n'ai pas de réponse toute faite avant de l'écrire.
Et vous, connaissez-vous un lieu, une rue, un groupe qui fonctionne déjà autrement, sans que personne n'ait pensé à le documenter ?
Je serais curieux de le lire en commentaire.
