Pourquoi l'argent ne doit plus être le centre du projet humain

Suite de la série : ce qui relie coopération et abondance

L'article précédent se terminait sur une annonce : celui-ci aborde le sujet que j'avais qualifié de plus délicat de toute cette série, la place de l'argent dans un projet humain.

Je l'écris tout de suite, avant les nuances : l'argent n'est pas le problème. Je l'avais déjà écrit en parlant d'Ubuntu et de l'économie contributive, et je le maintiens ici. Ce qui m'a vraiment bloqué pendant quinze ans, ce n'est jamais le manque de billets. C'est autre chose, plus difficile à nommer, que j'ai fini par comprendre en lisant un livre qui n'avait rien à voir, au départ, avec mes histoires de permaculture et d'aquaponie.

Un livre sur l'économie spirituelle, lu presque par hasard

Il y a quelques années, je suis tombé sur Spiritual Economics, un ouvrage de Dhanesvara Das qui étudie l'économie à travers une tradition philosophique indienne ancienne, la Bhagavad-Gita. Rien à voir, en apparence, avec mes quatorze projets ratés. Et pourtant, en le lisant, j'ai reconnu ma propre trajectoire, ligne après ligne.

L'idée centrale du livre est simple à énoncer, plus difficile à vivre : ce n'est pas la quantité d'argent qui détermine si une économie fonctionne bien, c'est l'état d'esprit avec lequel on la pratique.

Le livre distingue trois façons de faire de l'économie, et je les ai retrouvées, sans les avoir jamais nommées, dans chacun de mes échecs et de mes réussites.

Trois façons de faire de l'économie, une seule vraiment durable

L'avidité, d'abord : la croissance à tout prix, la compétition permanente, la consommation qui ne s'arrête jamais. C'est le mode que j'ai connu pendant quinze ans, sans vraiment le choisir. Mon associé qui pompe ma formation pour remplir sa liste de prospects, c'est de l'avidité. Une niche de quelques centaines de clients où tout le monde se bat pour les mêmes parts, c'est de l'avidité aussi, même à toute petite échelle.

La négligence, ensuite : la dépendance passive, le gaspillage, l'inertie. Un terrain fertile qui reste en friche parce que personne ne s'en occupe. Des talents qui dorment parce que personne ne les a jamais demandés à voix haute.

La mesure, enfin, celle que je pratique sans l'avoir théorisée sur la ferme de Khamdy : la sobriété choisie, le partage, le respect de ce qui est vivant autour de soi.

Le vrai problème n'a jamais été la rareté

Le livre pose une phrase qui a fait écho à mon tout premier article de cette série : le vrai problème économique n'est presque jamais la rareté des ressources. C'est la conscience, ou l'absence de conscience, avec laquelle on les distribue.

Une réglementation belge qui interdit à un particulier de vendre ses propres légumes et poissons, ce n'est pas un manque de nourriture. Un associé qui détruit une niche par vengeance, ce n'est pas un manque de clients. Un village qui n'arrive pas à passer de l'enthousiasme au concret, ce n'est pas un manque de bonne volonté. Dans les trois cas, la ressource existait. C'est l'organisation autour qui a manqué. Et les conditionnements qui ont été plus forts que l’envie de changer!

L'économie du don, déjà pratiquée sans le savoir

Le livre parle aussi d'une pratique qu'on appelle l'économie du don : donner sans attendre de retour direct, dans une logique de service plutôt que de transaction. J'ai relu mes deux premiers articles de cette série en pensant à cette idée, et j'ai réalisé que je la décrivais déjà, sans le nom.

À Muang Ngoy, personne ne tient de comptes entre Khamdy et moi. Je donne mon temps et ce que je sais faire, il me donne un savoir que je n'aurais nulle part ailleurs. Ni facture, ni contrat, ni calcul de qui donne le plus. Ça fonctionne, mieux que la plupart des accords formalisés que j'ai connus.

Je ne prétends pas que cette petite ferme prouve quoi que ce soit à grande échelle. Mais elle prouve qu'une économie fondée sur la mesure et le don n'est pas une utopie de livre. Je la vis.

Ce qui reste à construire

Comprendre ces trois façons de faire de l'économie ne suffit pas à en changer une seule, la mienne ou celle d'un territoire entier.

Reste la question la plus concrète de toute cette série : par où commencer, avec quels projets, à quelle échelle. C'est le sujet du prochain et dernier article.

Et vous, avec l'argent, vous êtes plutôt du genre à courir après sans jamais vous arrêter, à faire l'autruche (et ne pas vous en occuper), ou à prendre juste ce qu'il vous faut ? Quand donnez-vous vraiment?

Je serais curieux de le lire en commentaire.